« Les citoyens subissent les évolutions urbaines », interview de Marc Huret – JMU 2015 – SFU Rhône-Alpes Auvergne

Marc Huret, qui se définit comme un urbaniste atterré, est aussi un ancien élu et maire-adjoint de banlieue parisienne. Il était invité à participer aux discussions des JMU 2015, portant sur la question : « citoyens, urbanistes, politiques : qui fait la ville ? »

  • Il y a eu débat, lors de cette soirée, sur la définition donnée du citoyen : quelle est la vôtre ?

Le citoyen, c’est vous et moi, c’est l’ensemble de ceux qui habitent la cité, la ville, le pays, à condition qu’on soit en démocratie. Je le préfère au terme acteur, car cela sous-entend que certains agissent et d’autres pas.

A l’heure actuelle -et c’est le cas depuis des décennies- les citoyens subissent les évolutions urbaines

  • Quelle est la place du citoyen dans la fabrique de la ville ?

Sa place devrait être centrale, malheureusement sa place est quasiment nulle ou anecdotique. A l’heure actuelle -et c’est le cas depuis des décennies- les citoyens subissent les évolutions urbaines. On est plutôt dans l’affichage de pseudo-pouvoirs, mais on ne leur permet pas d’intervenir directement dans les décisions et choix d’amélioration de la ville. Pourtant, si l’on permettait vraiment à l’ensemble des citoyens de les faire participer à la décision des grandes orientations de transformation, d’amélioration ou de développement des villes, je suis sûr que cela bonifierait le rôle des urbanistes et des élus.

La place qui devrait être occupée par les citoyens a été captée par des personnes dont le but est d’investir, gagner de l’argent grâce à l’immobilier : les promoteurs immobiliers, la grande distribution… Et s’ils le peuvent, c’est à cause du manque de projets ambitieux et cohérents de la ville sur la ville. Malheureusement, c’est avec ce groupe de personnes que la ville a été fabriquée dans les 70 dernières années. Bien sûr, l’État avait des politiques, il est par exemple intervenu, ponctuellement, au niveau des ZUP, de l’équipement, de la construction de logements. Mais il manque la vision d’ensemble au niveau d’un territoire urbanisé.

  • L’urbaniste est-il une « pièce maîtresse » dans l’élaboration de la ville ?

Il pourrait l’être mais il ne l’est pas vraiment, les urbanistes en France sont très peu influents. L’exemple de la consultation lancée par Nicolas Sarkozy pour le Grand Paris est frappant : il a fait appel à des architectes, pas des urbanistes. Quelques-uns ont eu des réflexions intéressantes mais la plupart ont présenté leur « morceau de bravoure ». Il manquait une pensée globale, leurs propositions étaient plutôt une transformation ponctuelle d’un territoire et des aménagements spectaculaires dont presse et media se sont fait l’écho de façon complaisante. Mais ce n’est pas ça l’urbanisme : pour moi, il y a un agenda de l’urbanisme. Les villes françaises sont dans un état tel qu’un certain nombre de problèmes se posent et nécessitent des transformations pour supprimer des défauts, pour tendre vers une ville écologique plutôt qu’une ville difficile à vivre, qui gaspille. Les fonctions urbaines sont dispersées, le zoning et l’étalement urbain continuent de se développer d’une façon prodigieuse, inouïe. Si l’on compare la superficie de la ville de Valence au début du XXe siècle à celle d’aujourd’hui, le périmètre de l’urbanisation à cette date était inférieur à l’emprise d’un immense nœud routier qui se trouve à la sortie de la ville.

  • Les élus mettent-ils l’urbaniste en concurrence avec l’architecte ?

Il y a l’aspect spectaculaire, vedettariat qui joue dans le fait d’appeler plutôt l’architecte que l’urbaniste sur les grands projets. Les gens qui voient une entrée de ville ratée, un territoire saccagé par le zoning, des excroissances antiurbaines de commerce ou de hangars, vont se plaindre des architectes alors que les politiques sont les premiers responsables.

Pour moi, l’urbanisme précède l’architecture.

En soi, la mise en concurrence ne me gêne pas. Quand je travaillais j’étais toujours en tandem avec un architecte car je suis un spécialiste de la programmation, et les architectes ont la compétence pour imaginer l’organisation spatiale d’une programmation. Je ne défends pas une exclusivité des urbanistes. Souvent et à raison, les maîtres d’ouvrage exigent des équipes pluridisciplinaires qui sont à même de faire des prestations d’urbanisme. Ceci dit il y a une spécificité de l’urbanisme par rapport à l’architecture, on ne raisonne pas à la même échelle. Pour moi, l’urbanisme précède l’architecture. Précisons aussi qu’il y a certains architectes qui sont de bons urbanistes, pas tous loin de là.

  • Et le politique prend-il la dimension de son rôle dans l’aménagement de la ville ?

Le politique a désormais pris conscience qu’on a mal fait. C’est dit de manière explicite dans tous les exposés des’ appels d’offre. Il y a unanimité sur le fait que les centre-villes ont été abîmés, qu’on leur a enlevé leur dynamisme, leur rôle, que les zones périurbaines et les entrées de villes sont invivables et laides. Seulement, malgré le constat rien n’est vraiment mis en œuvre pour trouver des solutions. Il n’y a pas une inaction totale mais il y a beaucoup d’obstacles.

Contrairement à l’Allemagne ou les Pays-Bas, nous n’en sommes pas encore à restructurer la ville, ce qui devrait être notre agenda pour les décennies à venir. En Allemagne, une législation fixe un cadre limité au développement des villes. Elle interdit ou limite fortement l’étalement urbain et le développement des grandes surfaces commerciales en périphérie des villes. Aux Pays-Bas, une loi générale d’urbanisme couvrant tout le pays est en vigueur : le gouvernement établit lui-même une liste des zones constructibles ou non sur la totalité du territoire national. En France, nous en sommes encore au stade des réformettes : on bricole des rues piétonnes dans les centre-ville, mais ces initiatives ne sont rien face à la gravité des problèmes à traiter.

  • Durant le débat, certains intervenants ont préféré citer d’autres acteurs potentiels, comme le temps ou l’économie. Qu’en pensez-vous ?

Le temps traduit l’idée qu’on a laissé faire. Dans les faits cela se passe d’une façon plus complexe, mais qui revient à cela.

Pour l’économie, c’est une question à plusieurs facettes. Tous les élus parlent économie et emploi, déroulent le tapis rouge pour attirer les entreprises. Seulement, ils entrent en concurrence avec les autres villes de leur agglomération. Les élus croient qu’ils agissent pour l’emploi, pour l’implantation d’industries ou d’artisanat dans leur commune mais ils le feraient aussi bien sinon mieux s’il y avait une cohérence globale sur l’accessibilité, les zones d’habitat, d’emploi, sur une répartition harmonieuse et impérative des fonctions urbaines à l’échelle de l’ensemble de chaque agglomération. Cela conviendrait très bien aux entreprises que leur implantation soit mieux pensée en terme de desserte, de transports en commun… C’est donc un faux discours de dire que l’économie commande, ou devrait commander. Le projet urbain citoyen est parfaitement capable d’intégrer efficacement l’économie dans ses objectifs d’aménagement et de développement.

Je crois que la citoyenneté peut se développer si l’on offre aux gens la possibilité de comprendre le projet de ville, mais aussi la façon dont est aménagé leur quartier

  • Comment rétablir un équilibre entre citoyens, urbanistes et politiques ?

Les trois ont un rôle aussi important les uns que les autres. L’équilibre passe par l’existence d’un projet urbain : je crois que la citoyenneté peut se développer si l’on offre aux gens la possibilité de comprendre le projet de ville, mais aussi la façon dont est aménagé leur quartier. Les citoyens n’auraient pas les attitudes poujadistes qu’ils ont devant les réalisations s’ils étaient inclus dans la démarche de conception puis de réalisation du projet urbain. Les questions liées aux transports, à la pénurie de logement, tous les axes de vie qualitatifs pourraient être l’objet de débats publics, d’une concertation sur les enjeux et les solutions, d’une réflexion partagée par le grand public.

234.000 visiteurs se sont déplacés pour visiter l’exposition sur le Grand Paris : c’est la preuve que les gens s’intéressent à l’urbanisme, mais l’exposition en question était incompréhensible et ne présentait nullement les enjeux d’urbanisme qui auraient pu mobiliser l’opinion. Si on interrogeait les citoyens sur ce que veut dire l’urbanisme, ils ne sauraient que répondre ou aborderaient uniquement l’aspect du permis de construire. Pourtant, si au niveau de la politique nationale il y avait vraiment une prise de conscience qu’il faut transformer qualitativement la ville, la réaction des habitants serait différente. Il faudrait obliger chaque ville à faire des projets de ville : mieux répartir les fonctions urbaines, revivifier les quartiers déqualifiés par la fuite de commerces en périphérie, diminuer les contraintes de déplacements quotidiens en rétablissant un équilibre entre habitat, commerces et entreprises… Regardez les programmes politiques : personne ne vous parle d’urbanisme. On parle du logement, de la crise, mais ça ne va pas plus loin. C’est grave.

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