En guise de préambule aux manifestations du centenaire de la loi Cornudet

Les fondateurs de la SFU ont été à l’origine de la loi Cornudet, du nom de son rapporteur à l’Assemblée nationale, promulguée le 14 mars 1919. Les 8 et 9 novembre prochain, dans le cadre du centenaire de ce texte fondateur de la planification urbaine en France, la SFU organise une manifestation nationale. Il s’agit de se saisir de l’occasion pour poser la question de l’urbanisme aujourd’hui : qui en sont les acteurs, avec quelles méthodes, et avec quelle ambition ?

En guise de préambule à cette manifestation, qui accueillera pas moins de 7 lauréats des Grands Prix de l’Urbanisme (4 lauréats du Grand Prix français, 3 lauréats du Grand Prix européen), divers urbanistes de la SFU ont souhaité s’exprimer, sous leur seule responsabilité, vis à vis des principes et des objectifs affirmés dans la loi Cornudet. 

Pour inaugurer cette série d’articles, Jean-Claude Galléty, architecte, urbaniste sociétaire de la SFU et président de l’Office Professionnel de Qualification des Urbanistes, s’interroge sur l’actualité des concepts à partir desquels a été élaboré ce dispositif législatif. 

Quelle actualité pour la loi Cornudet ?

Peut-on considérer la loi Cornudet comme la forme la plus aboutie de l’École française d’urbanisme, cette École française qui subira par la suite une redoutable inversion de paradigme avec l’adoption par l’appareil d’État, à partir des années 1950, d’une doctrine dérivée de la Charte d’Athènes ?

Les origines de l’Ecole française d’urbanisme

Héritière de la Renaissance, l’École française d’urbanisme trouve ses origines dans la politique d’embellissement des villes qui est mise en œuvre à partir de la fin du XVIIe siècle, avec le développement de ce que l’on a appelé « l’art des tracés urbains ».

La Renaissance avait introduit les premiers principes de composition urbaine en faisant jouer aux rues et avenues, ainsi qu’aux places et autres espaces publics, un rôle de composition et de structuration des espaces urbains. À la fin du XVIe siècle, le plan des extensions de Ferrare en est l’une des premières manifestations.

En France, les projets d’embellissement au XVIIIe siècle tracent en limite des villes de grandes avenues, souvent encadrées d’allées cavalières plantées d’arbres de haute tige. Elles constitueront plus tard les lignes directrices de l’urbanisation. Les Champs-Élysées en sont certainement la plus pure illustration. Citons aussi dans la même veine l’Ovale à Toulouse…

Au XIXe siècle, Haussmann s’intéresse, lui, davantage à restructurer la ville existante. Il va d’abord chercher à donner une nouvelle dimension globale à la ville, celle-ci étant jusqu’alors encombrée et engoncée dans ses quartiers du Moyen Âge. Rappelons que le principe haussmannien, qui s’appuie sur les grandes percées, a pour objectif premier de créer un système circulatoire de premier niveau qui organise les déplacements à l’échelle de la ville tout entière en outrepassant le côté renfermé des quartiers anciens et des rues étroites. Ce concept se fonde sur un système de barreaux et de rotules. Conçues comme de grandes places au sein de l’espace urbain, elles assurent un rôle de connexion et de redistribution : les places Denfert-Rochereau, République, Nation, Étoile sont les plus emblématiques.

Il n’y a pas lieu pour autant de réduire l’urbanisme haussmannien à la notion de percées comme cela a souvent été caricaturé par la suite. Haussmann vise aussi l’embellissement de la ville en travaillant les espaces publics avec une attention particulière aux détails, en dessinant un mobilier urbain homogène –il est le premier à créer une « ligne de produits »  pour le mobilier urbain ! – et en dotant la ville de commodités : les fontaines Wallace, les lieux de repos… Il systématise aussi l’équipement technique de la ville par le double réseau d’eau potable et usée, les lampadaires au gaz, etc.

La politique haussmannienne, c’est aussi répartir dans l’espace urbain les services – mairies, dispensaires, théâtres… – dans une logique d’homogénéité de l’espace urbain, bien loin du regroupement fonctionnel qui sera plus tard le credo de l’urbanisme fonctionnaliste.

Le soin de l’embellissement amène aussi à produire ce que l’on appelait à l’époque les « espaces verdoyants ».  Il s’agit de faire pénétrer la végétation dans la ville sous toutes ses formes : par les grands arbres des avenues comme par la végétation  multiforme des squares et jardins, par la création de grands parcs intra-muros et par des « bois » à sa périphérie. Seuls ceux de Vincennes et Boulogne seront réalisés sur les quatre prévus… Le parc de la Tête-d’Or à Lyon est aussi l’un de ces grands espaces de verdure créés à la lisière des villes.

Enfin, si Haussmann cherche d’abord à restructurer les tissus existants, son système de barreaux et rotules, qui vise à doter la ville d’une maille structurante, est parfaitement adapté à son expansion, puisqu’il permet de tracer des axes majeurs qui serviront ensuite d’armature principale pour le dessin des futurs quartiers.

Croquis du principe haussmannien :
Les principes de l’urbanisme haussmannien consistent notamment à créer de grands axes structurants, reliant les parties de la ville et permettant de les interconnecter. Ces axes sont articulés entre eux par des rotules traitées en grandes places urbaines. Cet art de la voirie est aussi un prétexte pour parer ces espaces publics de plantations et végétaliser la ville.
Les îlots s’insèrent à l’intérieur de cette maille primaire. À Paris, ils sont souvent constitués par les tracés de la ville médiévale, qui subsiste ainsi dans ses interstices.

Que dit alors la loi Cornudet ?

La vision de l’urbanisme au début du XXe siècle s’inscrit dans la continuité de cette École française. La loi du 14 mars 1919, rapportée par le député Henri Cornudet, prévoit dans son article 1 la réalisation « d’un plan qui fixe la direction, la largeur et le caractère des voies à créer ou à modifier ».

Ce plan doit aussi « déterminer les emplacements, l’étendue et les dispositions des places, squares, jardins publics, terrains de jeux, parcs, espaces libres divers, et indiquer les réserves boisées ou non à constituer » et « indiquer les emplacements destinés à des monuments, édifices et services publics.

L’article 2 prescrit ensuite qu’un programme soit établi « déterminant les servitudes hygiénistes, archéologiques et esthétiques, ainsi que toutes les autres conditions y relatives et, en particulier, les espaces libres à préserver, la hauteur des constructions… ». Ce programme doit aussi prévoir les équipements régissant les commodités de la ville : réseau d’eau potable, d’égout, destination finale des eaux usées, etc.

La filiation avec Haussmann est assez patente.

Et, en effet, si nous observons les plans réalisés en application de la loi Cornudet – nous avons notamment en tête celui de Grenoble par Jaussely ou celui de Casablanca par Prost – nous constatons comment la restructuration de l’existant ou  l’expansion de la ville sont conçues à partir d’un système de grandes avenues plantées qui s’articulent entre elles par des places, elles-mêmes végétalisées. Pour l’urbanisation à venir, ce maillage d’avenues est appelé à constituer l’armature et les lignes directrices principales de l’espace urbain projeté. À charge ensuite pour les rues secondaires d’organiser la finesse des îlots de proximité.

À l’analyse visuelle, ce qui caractérise ces plans, c’est la vision globale de la ville dont les parties doivent s’articuler et s’interconnecter entre elles pour en assurer le fonctionnement unitaire. 

Le plan Jaussely de Grenoble (1923)
C’est une vision de la ville globale et unitaire, avec une composition claire par les grands espaces publics qui produisent connexions, fluidité, repèrabilité et un sens certain de la mise en scène urbaine…
Ce plan ne sera malheureusement pas appliqué, notamment à l’occasion de l’extension sud de la ville à partir de la fin des années 60. Il est à comparer avec l’espace urbain produit par le projet Villeneuve réalisé dans les années 70…
 

Après la seconde guerre mondiale, à l’avènement des Trente Glorieuses, l’époque de l’urbanisme fonctionnaliste va oublier tous ces concepts en cherchant à établir une rupture avec la ville historique, l’appareil d’État ayant fait de cette nouvelle  théorie la doctrine officielle des politiques d’urbanisme.

Il faut attendre les années 90, mais plus nettement le troisième millénaire, pour que réémerge dans les collectivités une vision de la ville où l’on va de nouveau faire jouer à la rue et à l’espace public un rôle polyfonctionnel, y organiser la cohabitation apaisée de tous les modes de déplacement, lui affecter un rôle de structuration du bâti, et en faire l’un des support de végétalisation et d’embellissement de l’espace urbain…

À l’heure où le Législateur et l’Administration ont la fâcheuse tendance à réduire l’urbanisme à des mesures juridiques et à des normes réglementaires, au détriment d’une vision de projet de l’espace urbain, vous avez dit : « actualité de Cornudet ? » 

Jamais autant qu’aujourd’hui, assurément !

Jean-Claude Galléty Urbaniste SFU Président de l’OPQU 17 septembre 2019

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