« Aménager, améliorer est tout à fait possible en France » Interview de Patrick Vigneau – JMU 2015 – SFU Nord-Pas de Calais et Picardie

Patrick Vigneau est directeur de l’association La Sauvegarde du nord et directeur d’Areas (association membre de la Fédération nationale des associations solidaires d’action avec les Tsiganes et les Gens du voyage), il était invité aux rencontres organisées par la SFU Nord-Pas de Calais et Picardie.

  • Quel est l’objet de votre association ?

La Sauvegarde du Nord est une association qui existe depuis 1959, elle compte plus de 1600 salariés. Elle s’occupe essentiellement des Gens du voyage et des Roms migrants dans le Nord de la France, mais travaille aussi avec d’autres publics en difficulté, en addictologie, protection de l’enfance, handicap… Il existe plusieurs dispositifs. (lien vers le site de l’association)

  • En premier lieu, qu’avez-vous retenu de cette soirée ?

Les personnes vivant dans ces interstices urbains étant souvent des Roms ou des Gens du voyage, j’étais invité pour parler de cette population. Ma vision est plus sociale alors que les autres intervenants abordaient cette question du point de vue de l’aménagement du territoire. Cela m’a offert une vision plus matérielle, concrète de cette problématique, sur la façon dont on pourrait gérer ces interstices. La carte de la métropole lilloise (voir ci-dessous) vers toutes les implantations des aires d’accueil destinées aux Gens du voyage et les bidonvilles était très parlante : toutes ces implantations se trouvent sur le périphérique autour de Lille. C’est révélateur sur la manière dont on considère ces personnes, les espaces vides peu attractifs sont utilisés pour les gens qui n’ont pas de statut ou d’autorisation. Et finalement, que ces sites soient attribués par des officiels ou que les populations se les octroient elles-même, les deux choisissent les mêmes endroits.

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Je travaille beaucoup sur la loi Besson (qui date de 1990, et a été revotée en 2000) qui impose aux communes de plus de 5.000 habitants d’avoir une aire d’accueil. Dans le Nord, au bout de 26 ans, seules 50 % des villes ont aménagé des aires d’accueil. Lorsqu’on travaille sur le schéma départemental d’accueil pour les gens du voyage, nous sommes capables avant même d’avoir discuté avec la commune de déterminer où se trouvera le terrain : il suffit de prendre la ligne extérieure de la ville, la périphérie proche d’une autre ville, et de la croiser avec une décharge, une cimenterie, une autoroute… des lieux inexploitables, sauf pour mettre des Gens du voyage. A Lille par exemple, l’aire est cernée par le métro d’un côté, le périphérique, un autopont et la SPA… En terme d’insertion, c’est parfois compliqué de travailler avec cet espace géographique. Comment conduire les enfants à l’école sans voiture ? Il faut traverser des voies dangereuses.

Dans le Nord, au bout de 26 ans, seules 50 % des villes ont aménagé des aires d’accueil.

  • Vous avez pris soin de définir la différence entre les types d’occupants que l’on peut trouver sur ces endroits…

Oui, il y a une différence fondamentale : les Roms sont des migrants, des personnes qui viennent de Roumanie, Bulgarie et ex-Yougoslavie essentiellement. Les Gens du voyage peuvent être là depuis 500 ans, leur mode de vie est itinérant mais de plus en plus sédentaire, avec une caravane pour habitat. Il y a une mutation de ce public car lors du vote de la loi Besson, deux tiers étaient des voyageurs et un tiers des sédentaires, à l’heure actuelle c’est le contraire. Les solutions doivent donc évoluer alors qu’on est encore en train d’aménager des terrains pour les gens qui voyagent. Il faudrait plutôt développer les terrains familiaux, disposant de plus de confort, avec parfois même un petit pavillon et de la place pour une ou deux caravanes. C’est une culture, un mode de vie différent. Ils ne veulent pas vivre en maison.

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Les Roms eux, veulent tous aller en maison. Pourtant à leur arrivée on leur propose systématiquement une caravane, c’est une aberration : on leur fait découvrir un mode de vie qu’ils ne connaissent pas, qu’ils ne souhaitent pas ! Ces solutions sont inadaptées, on sent que les autorités n’ont pas vraiment envie d’investir dans des solutions efficaces.

Voyez ce paradoxe : sous l’impulsion de Mme Aubry, maire de Lille, des migrants de Syrie et d’Irak ont été accueillis. Il n’a pas été envisagé une seule seconde de les mettre en caravane, un bâtiment a été aménagé. Pour les Roms il y a une confusion : beaucoup partent du postulat qu’ils sont ininsérables et veulent vivre en communauté. Le problème, c’est que le logement est accessible pour les gens qui ont un travail. Notre association aide donc les familles Roms en les aidant à s’insérer professionnellement : parmi les 60 personnes qui ont trouvé un travail par notre biais, la moitié a pu très rapidement décrocher un logement grâce à ses revenus. Si on leur donne les moyens, ils peuvent réussir à s’insérer.

  • Est-ce que certaines solutions présentées durant cette rencontre vous ont interpellé, donné de nouvelles pistes pour votre action ?

Les solutions au Brésil et en Inde, où des associations et des habitants ont réclamé d’avoir des moyens pour renforcer leur bidonville plutôt que de le voir rasé, m’ont paru être des solutions intéressantes. Aménager, améliorer est tout à fait possible en France. Pour les familles Roms par exemple, on peut envisager l’autoconstruction. Ils parviennent souvent à construire avec peu de choses, mais s’ils disposaient de matériaux corrects, s’ils étaient aidés par des urbanistes, des architectes ou des élèves d’écoles, ils pourraient s’aménager des logements plus dignes. Et puis le fait de construire sa propre maison permet aux habitants de s’approprier les lieux, de l’investir et de respecter l’environnement dans lequel ils s’installent. De plus, on pourrait imaginer des formations sur les métiers de la construction (menuisier, maçon…) pour les aider dans leur insertion professionnelle.

le fait de construire sa propre maison permet aux habitants de s’approprier les lieux, de l’investir et de respecter l’environnement dans lequel ils s’installent.

Lors des discussions, j’ai découvert que tous ces lieux délaissés étaient de plus en plus prisés, la ville se les réapproprie alors qu’ils n’étaient pas attractifs avant que les terrains se raréfient. Les gens qui s’y sont installés vont être expropriés sans qu’une solution leur soit proposée. Symboliquement, ce serait pourtant intéressant que ce lieu soit aménagé pour eux. Il y a sans aucun doute des ponts à créer entre les métiers du social et les aménageurs.

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