« Quand il y a un terrain délaissé, il faut le repenser dans la ville », interview de Jean-Marie Ernecq – JMU 2015 – SFU Nord-Pas de Calais et Picardie

Jean-Marie Ernecq est membre de l’Association régionale des urbanistes du Nord-Pas-de-Calais – Picardie (ARUNPP), il était convié à cette rencontre au titre d’aménageur.

  • Quel regard portez-vous sur ces « délaissés » ?

Dans ma carrière, j’ai beaucoup travaillé sur les friches industrielles. Mon premier discours était de dire « regardons ces espaces de façon positive, réaliste et pragmatique, ce sont les derniers espaces libres d’un nouvel usage dans les corsets de plus en plus serrés qui font la ville. » Ma deuxième idée portait sur les changements sociétaux. Nous avons beaucoup de mal à répondre à ces changements si l’on se contente d’appliquer les règlements. Il faut trouver une forme d’intelligence collective et pour cela, sortir de notre confort intellectuel.

Concernant le sujet de la soirée, l’intégration de populations migrantes généralement malvenues, des propos forts ont été tenus, notamment sur la Jungle de Calais ou l’exemple brésilien. Ce qui me dérange, c’est que les professionnels de l’urbanisme sont certes des citoyens, mais ils ne peuvent pas se substituer à la commande des politiques : ils font sans arrêt le grand écart entre leur position de citoyen, leur position professionnelle et ce que les élus acceptent d’entendre. Les élus sont vite contraints par leurs délais électifs, ils ont du mal, de ce fait, à trancher sur des sujets aussi délicats que celui de l’accueil des migrants. Comment résoudre sur un délai court les problèmes d’éducation que cela engendre, de concertation, de négociation ? En France, on a beaucoup de mal à ouvrir la porte à de vrais débats où l’on solliciterait l’avis des habitants du quartier concerné.

151214_JMU59/62_CR_Final - copie, Feuillet 1

  • Que traduisent ces délaissés, d’après vous ?

Cela devrait nous amener à nous poser la question de fond sur ce qu’il faut accepter. Il n’y a pas de bonne réponse quand des gens vivent dans des espaces marginaux. S’il y avait des logements disponibles, il est évident que ces populations ne seraient pas obligées de recourir à des bouts de tôle pour s’aménager un domicile. Quelle réponse humaine peut-on apporter en termes de politique de logement ?

Beaucoup de ces délaissés sont en fait le miroir de l’incapacité des collectivités à repenser la propriété foncière

Cela pose la question de la cohérence spatiale, également. Théoriquement, une collectivité est responsable d’une politique de l’espace, mais dans les faits elle ne sait pas quoi faire d’un certain nombre d’espaces qui sont le fruit d’une non-intégration. C’est valable pour les friches industrielles, pour ces délaissés des échangeurs routiers… Le droit du propriétaire en France est tel qu’on ne sait pas changer les frontières cadastrales pour permettre une réintégration utile à des parcelles voisines de terrains qui deviennent abandonnés, notamment par non accessibilité. On se trouve quelquefois dans des situations où des communes sont si mal découpées par des infrastructures de transport, qu’elles doivent concevoir des aménagements pour contourner un obstacle et éviter de faire 300 mètres quand on pourrait en faire 50 ! Où est la cohérence spatiale ? Il faut une réflexion même légère de l’aménagement spatial pour recréer une trame, un support et donner du sens à un espace.

Beaucoup de ces délaissés sont en fait le miroir de l’incapacité des collectivités à repenser la propriété foncière, pour que ces terrains ne soient pas des délaissés. Il faut parvenir à les réintégrer dans une utilité collective ou individuelle. N’essayons pas de bricoler sur ces terrains décharnés des réponses mauvaises à un problème de base : disposer d’un logement. Il ne suffit pas de mettre trois « algécos » pour les peuples en déshérence, c’est une politique de logement qui doit répondre à leurs besoins.

  • Mais alors, que peut-on imaginer sur ces terrains délaissés ?

Quand il y a un terrain délaissé, il ne faut pas à tout prix lui trouver une fonctionnalité, il faut le repenser dans la ville, ou avoir au moins une vision sur le quartier dans lequel il se trouve. Par exemple, quand la « pieuvre automobile » a été aménagée au Terril vert à l’entrée sud est de Lille, il y avait quantité de délaissés tout autour. Sur la porte de Valenciennes, des terrains ont été délaissés trop longtemps également. Un effort est fait actuellement pour que ces terrains redeviennent attractifs.

C’est une difficulté traditionnellement française par rapport aux riverains : on ne sait pas faire confiance, déléguer à d’autres que la ville ou des promoteurs

Tous les espaces humanisés connaissent ce phénomène. La transition n’est jamais gérée, surtout pas dans la concertation. J’ai proposé il y a 30 ans au conseil municipal de Lille d’imaginer un service municipal d’intervention d’urgence sur les délaissés urbains, par exemple là où une maison s’est affaissée ou a brûlé… Mais en France, nous avons une crainte énorme d’un usage temporaire par des citoyens quelconques. Aux Pays-Bas par exemple on aménage des jardins urbains temporaires, plutôt que fermer l’accès à un terrain en attendant de lui trouver une fonction ; ils sont capables de laisser les habitants les investir. En France, on n’y parvient pas. On barricade et on a un espace vide alors que les enfants, personnes âgées auraient aimé avoir un jardin, un espace où jouer… C’est une difficulté traditionnellement française par rapport aux riverains : on ne sait pas faire confiance, déléguer à d’autres que la ville ou des promoteurs. En tant qu’élu, quand il y a un usage provisoire, vous vous faites plein d’opposants. Cela crée une frilosité qui est aussi due à l’absence d’un droit français simple puisque l’occupant provisoire peut acquérir un droit définitif s’il reste un certain temps. Tout cela combiné ne crée pas l’envie pour que le  citoyen s’intéresse à son quartier.

  • Le principal écueil finalement, c’est de vouloir à tout prix faire des aménagements qui traversent les décennies…

Prenons l’exemple des aménagements dans les ZUP : nous n’avons pas réussi à faire entendre aux élus qu’il était possible de réaliser des aménagements transitoires. C’était une erreur d’imaginer faire du béton qui dure 100 ans pour des usages qui reflétaient une population pour une durée passagère. Il ne faut pas vouloir couler dans l’éternité du béton tous les actes humains.

Tags

top