Citoyens, urbanistes, politiques : qui fait la ville ? – JMU 2015 – SFU Rhône-Alpes Auvergne

Le 23 novembre dernier, les professionnels et étudiants en urbanisme de la région Rhône-Alpes Auvergne* se réunissaient pour débattre à l’occasion des Journées mondiales de l’urbanisme. Le thème général, cette année : l’urbanisme citoyen. Les organisateurs ont choisi de décliner ce thème en se posant la question suivante : « citoyens, urbanistes, politiques : qui fait la ville ? »

Alors même que les habitants, les usagers, les travailleurs ont toujours fabriqué la ville au quotidien, quelle est leur place, en tant que citoyens, dans la réflexion menée en amont d’un projet ? S’emparent-ils du sujet ? Les élus, les professionnels leur laissent-ils un espace d’expression ?

Pour Marc Huret, directeur de SEM et urbaniste spécialisé en programmation urbaine (son interview à lire ici), plusieurs constats s’imposent : avec des énoncés de règlements et des PLU illisibles, le citoyen ordinaire se sent exclu. Mais en plus, stigmatisé comme incapable de se préoccuper de l’intérêt général, il ne représente que peu d’intérêt pour les concepteurs. S’il est vrai que les habitants participant aux concertations sont généralement des propriétaires fonciers directement intéressés, car soucieux de connaître le devenir de leurs parcelles, peut-on leur reprocher cette visée limitée, puisque la planification globale de la ville ne leur est pas accessible ? Pourtant, estime Marc Huret, les citoyens sont en attente de solutions tributaires d’un bon urbanisme. Sinon, comment expliquer l’engouement du public pour des expositions telles que celle portant sur le Grand Paris, ou l’essor des balades urbaines ? Si l’on exprimait clairement les enjeux, il y a fort à parier que plus de citoyens s’investiraient. Et tel un cercle vertueux, leur présence dans le débat permettrait de remettre sur le devant de la scène les questions essentielles à la construction d’un urbanisme plus concret, plus précis et plus populaire.

Si l’on exprimait clairement les enjeux, il y a fort à parier que plus de citoyens s’investiraient

Qui fait la ville ? Pour d’autres intervenants, la notion même de citoyen fait débat. Gilles Novarina, professeur à l’Institut d’urbanisme de Grenoble, ne voit pas de citoyen parmi les participants à l’élaboration d’un SCOT. Il y voit plutôt un homme, une femme, un urbaniste, un voisin, un propriétaire… Pour lui, « la question n’est pas qui fait la ville, mais comment celle-ci se construit entre les différents acteurs. » Dans la salle, un urbaniste estime pour sa part que le principal acteur en matière de développement est en réalité l’économie, et non les élus. Jacques Vialettes, président de la SFU, donne sa définition : « le citoyen est l’individu en tant qu’il se saisit de questions d’intérêt général. Il est constitutionnellement légitime à s’en saisir. Le maire n’est pas un prince élu, c’est le représentant des citoyens. […] Dans notre constitution le pouvoir appartient au peuple. Que dire de plus ? Pourquoi n’est-ce pas vrai en urbanisme ? »

Si les citoyens n’interviennent que pour s’assurer du devenir de la constructibilité de leur terrain, qui se saisit des questions d’intérêt général, en-dehors des élus et des professionnels ? Il reste les associations, souvent dévouées à une cause : l’environnement, la sauvegarde du patrimoine… Les questions soulevées, bien qu’orientées généralement sur un seul thème, dépassent l’intérêt des habitants ; il est indispensable de préserver cette présence dans le débat. Roelof Verhage, directeur de l’Institut d’Urbanisme de Lyon, compare le système français à celui des Pays-Bas qu’il connaît bien : « La France est le pays de la démocratie représentative, avec l’interdiction de toute forme de corporatisme. Aux Pays-Bas, le corporatisme est mieux vu, les gens sont regroupés autour d’intérêts variés : ce champ intermédiaire permet de faire des propositions aux élus. En France aussi les citoyens sont mobilisés dans les différentes associations, mais sans capacité de faire des contre-propositions pertinentes car il n’y a pas de techno-structure de la mobilisation citoyenne comme aux Pays-Bas ».

A la charge de l’urbaniste de faire exister cette dimension de projet dès le départ des études, puis de la faire perdurer afin d’inclure les réflexions non seulement des élus et des professionnels, mais aussi de ceux qui vivent la ville au quotidien

On constate cependant une évolution dans la prise de décision, fait remarquer François Bregnac. Le directeur adjoint de l’agence d’urbanisme du Grand Lyon trace un bref historique : jusque dans les années 1980, l’élu décide souvent seul. La concertation légale n’arrive que dans le courant de la décennie suivante. Au début des années 2000, « on décidait ce qui était non négociable, puis on négociait ce qui était négociable » décrit-il. Enfin aujourd’hui, la situation lui paraît beaucoup plus ouverte. Une place serait-elle enfin offerte au citoyen ?

Il existe en tout cas des outils que les urbanistes peuvent déjà mobiliser. Le projet par exemple, apparaît comme une méthode indispensable. Pour Jacques Vialettes, « Il a trop été opposé à la planification. La planification elle-même doit être un projet. » Les collectivités prennent de plus en plus le pli d’engager une ou des études préalables sur les questions qui lui paraissent essentielles, ou bien elles commandent une étude de « projet de ville » avant d’engager une étude réglementaire. A la charge de l’urbaniste de faire exister cette dimension de projet dès le départ des études, puis de la faire perdurer afin d’inclure les réflexions non seulement des élus et des professionnels, mais aussi de ceux qui vivent la ville au quotidien.

*Aux côtés de l’Institut d’urbanisme de Lyon et de la Société Française des urbanistes, la Région, partenaire, ainsi que l’Institut d’urbanisme de Grenoble faisaient partie des organisateurs.

 

Les intervenants de la soirée :

  • Marc Huret, directeur de SEM, puis urbaniste spécialisé en programmation urbaine
  • François Brégnac, directeur adjoint de l’agence d’urbanisme du Grand Lyon
  • Gilles Novarina, professeur à l’Institut d’urbanisme de Grenoble
  • Jean-Claude Gallety, vice-président de l’OPQU, administrateur de l’OPQU et de la SFU
  • Roelof Verhage, directeur de l’Institut d’Urbanisme de Lyon
  • Jacques Vialettes, président de la SFU

 

 

Tags

top