Un urbanisme d’initiative populaire – JMU 2015 – SFU Nord-Pas de Calais et Picardie

Ce sont des endroits que l’on ne remarque même plus, pourtant ils revêtent un intérêt pour les gens du voyage, les Roms ou les réfugiés : parkings ou délaissés des échangeurs, c’est sur les sites en déshérence, en bordure de ville, que s’implantent ces populations. Ces « interstices urbains » offrent une proximité avec une centralité, et même si les conditions d’accès sont parfois invraisemblables, souvent dangereuses, même si les conditions de vie y sont presque toujours insalubres, ils présentent certains avantages pour cette population en marge de la société qui invente un usage pour des lieux considérés comme des espaces de rejet ou, au mieux, des délaissés à enjoliver. En investissant des terrains engoncés entre des bretelles de rocade ou des lignes de chemin de fer, ces habitants révèlent un dysfonctionnement de l’espace public : la conception de l’échangeur routier, l’implantation des voies ferrées ont été guidées seulement par une approche technique, ce qui génère à côté ou autour des espaces délaissés, qui n’ont jamais été pensés en terme d’usage.

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Alors, que peut-on proposer ? Faut-il conforter ces lieux dans l’usage qui est affirmé par ceux qui les investissent ? Dans ce cas, comment y associer ces nouveaux usagers ? Ou bien faut-il imaginer un autre usage pour ces emplacements, et dans cette deuxième hypothèse, où peuvent s’implanter les populations que l’on déloge ? Ce sont les questions soulevées lors de l’atelier de réflexion initié le 14 décembre 2015 par la délégation régionale Nord – Pas de Calais et Picardie de la SFU.

Faut-il conforter ces lieux dans l’usage qui est affirmé par ceux qui les investissent ?

Quels projets pour aménager ces sites ? Du côté des actions légères, la proposition porte souvent sur l’aménagement de jardins partagés, au profit des riverains. Parfois, des actions lourdes sont envisagées : l’introduction de bureaux, d’activités ou encore de certaines formes résidentielles pérennes. Dans tous les cas, aucune place n’est faite aux populations qui s’emparent spontanément de ces lieux. Pourtant, il serait envisageable de mieux intégrer dans la ville ces propositions spontanées, en imaginant la mise en œuvre d’un urbanisme d’initiative populaire.

Sur le territoire français, les exemples qui abordent la question sont rares. C’est sur les franges de la ville de Calais, connue pour son afflux de migrants désireux de rejoindre le Royaume-Uni, qu’il faut se rendre pour trouver un projet de ce type. Si la Jungle est connue pour ses aménagements provisoires et insalubres, le long du canal, non loin de Guînes, des constructions plus pérennes ont vu le jour, sans titre de propriété des sols ; des étudiants de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris-Belleville ont travaillé sur le sujet et en ont tiré un « Plan-guide d’intervention dans la Jungle de Calais ». A l’École Nationale Supérieure d’Architecture et de Paysage de Lille, d’autres étudiants projettent de compléter ce travail.

Dès lors que l’on touche à une population en marge, c’est soudain une surexpression de la mobilité qui est actionnée.

Il faut se tourner vers l’étranger pour trouver des situations où les formes résidentielles émergentes ont réussi à instaurer un dialogue avec les pouvoirs publics.

Deux exemples :

en Amérique du Sud, les initiatives de production autogérées sont nombreuses ; deux urbanistes français, Charlène Lemarié et Pierre Arnold, ont mené une enquête sur ces « habitats en mouvement ».

en Inde, la National Slum Dwellers Federation offre aux habitants du bidonville du quartier Dharavi de Bombay les moyens d’améliorer eux-mêmes leurs logements.

En France, même s’ils ne gênent personne, et sauf de rares exceptions, l’état d’esprit est plutôt celui de leur faire quitter les sites qu’ils occupent, de les empêcher de s’y installer, car on craint une implantation durable. Or, c’est une faiblesse du raisonnement : au lieu de penser « aménagement définitif », il serait tout à fait possible de penser « aménagement transitoire », ce qui permettrait une intégration meilleure et plus rapide de ces nouveaux habitants. Lorsqu’une aide leur est apportée de la part des collectivités territoriales, la caravane reste le mode d’habitat privilégié. Son image rassure : on peut la déplacer, l’enlever. Alors que le défaut est plutôt inverse en urbanisme -la tendance est à la surexpression de « l’éternité », comme si la ville était faite pour durer toujours – dès lors que l’on touche à une population en marge, c’est soudain une surexpression de la mobilité qui est actionnée. Pourtant, la demande de ces populations est en général la même que celle des riverains : disposer d’un toit, décrocher un travail et la possibilité de scolariser les enfants.

Face à ces initiatives spontanées, la délégation régionale de la SFU a proposé de « faire avec, plutôt que défaire ». C’est le débat auquel étaient conviés les participants à l’atelier.

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