L’urbanisme et ses belles idées

Urbanisme, projet d’urbanisme – Jacques Vialettes

Complément de la synthèse des JMU 2016 organisées le 9 novembre à Lyon, sur le thème « Grands projets d’urbanisme… grands idéaux urbains ? »

Lorsque j’ai demandé aux étudiants de Master 1 de l’IUL (de 2008 à 2014) d’étudier les projets d’urbanisme du XXème siècle, ils ont eu plusieurs ambitions à poursuivre simultanément :

  • apprendre à analyser un projet urbain dans toutes ses dimensions,
  • le décrire tant graphiquement que par écrit et par photos,
  • apprendre l’histoire de l’urbanisme du 20ème siècle
  • et ce faisant, constituer une base de documents synthétiques communicables à propos de ces projets régionaux.

Certains de ces projets étaient déjà connus en tant que projets d’architecture, mais pas complètement et pas assez en tant que projets d’urbanisme. Je préfère l’appellation projet d’urbanisme à projet urbain. Projet urbain nous dit qu’il s’agit d’une opération située en ville, guère plus. Projet d’urbanisme nous dit que la démarche de projet relève de l’urbanisme. L’urbanisme est la discipline des urbanistes. Nous devons dire « projet d’urbanisme » comme on dit « projet d’architecture ».
Les étudiants de l’IUL ont constitué une base d’une cinquantaine de projets d’urbanisme de la région. Nous n’avions encore jamais communiqué ce travail. Maintenant, nous envisageons une autre suite : nous proposons à tous les Instituts d’urbanisme de France d’en faire autant et de constituer ainsi un vaste répertoire des projets d’urbanisme du 20ème siècle à travers la France, montrant comment se sont inventés et consolidés les enjeux de notre discipline.
Car durant tout le 20ème siècle, on invente l’urbanisme. En 1911, ce mot a été choisi pour désigner le travail d’aménagement des villes, par un groupe de travail au sein du Musée du Social, organisation chargée de poursuivre les démarches progressistes et humanistes initiées lors de l’exposition universelle de 1889. Ce groupe du musée social invente le mot « urbaniste » pour désigner les techniciens chargés de mettre en œuvre la discipline nouvelle. Et les « urbanistes » ainsi réunis s’intitulent « Société Française des Urbanistes ». Pour autant cette nouvelle discipline n’existe pas encore, elle va s’inventer au fil de la pratique professionnelle, tendue toujours entre trois objectifs :

  • Répondre à la commande puisqu’il s’agit de projets réels (commande économique, politique, publique…)
  • Inventer des techniques d’ingénierie, de conception spatiale, de financement, de définition des besoins, de suivi et de gestion des opérations…
  • Organiser un développement éthique, comprendre les attentes sociales (au sens large) et y répondre, besoins d’habitat, problématiques de santé et d’hygiène, mais aussi le rapport de la ville à la nature et au monde, la structuration d’une communauté universitaire, les relations entre les espaces publics et privés, l’équilibre territorial, la juste répartition spatiale des usages, etc.

Aujourd’hui, l’urbanisme est une discipline de mieux en mieux définie mais qui reste en évolution permanente. C’est un domaine très vaste aux limites indécises. Certaines des questions éthiques initiales ont trouvé des réponses et se sont installées parmi les objectifs reconnus de l’urbanisme. Par exemple, la réponse aux besoins en logement était à la fin du 19ème siècle et dans la première moitié du 20ème siècle un objectif nouveau, donnant lieu à des réalisations militantes. Il n’est maintenant plus contesté qu’il s’agit d’un enjeu essentiel des politiques urbaines. D’autres questions se sont déplacées, se posent différemment ou bien sont apparues. Les urbanistes se trouvent face des questions différentes, mais elles se posent à eux dans des termes similaires : La commande se déplace, n’est pas toujours porteuse de l’intérêt général, des techniques nouvelles obligent à l’invention, la posture éthique demande souvent d’aller au-delà de la commande.

Qu’avons-nous le droit d’inscrire dans un travail d’urbanisme au-delà de la commande ?
Et qu’avons-nous le devoir d’y mettre ?
Quand devons-nous inventer de nouvelles démarches et quand devons-nous rester dans un cadre défini ?
Le maître d’ouvrage est-il seul responsable ou bien sommes-nous garant de l’intérêt général par-delà la commande ?

Dans ce forum, je souhaite réfléchir avec vous à la façon dont ces questions se posent à nous, dont nous devons de façon pragmatique en faire le tri, choisir d’y répondre, et déterminer jusqu’où aller.
Cette démarche me parait nécessaire, car j’ai toujours été et je suis encore confronté dans mon exercice professionnel à ces interrogations. Aujourd’hui, intervenant en tant que conseil auprès de jeunes équipes d’urbanistes, je vois qu’eux aussi se pose quotidiennement les mêmes questions.
Par exemple, quel est le cadre de mon intervention dans un travail d’urbaniste ? Confronté dans l’élaboration d’un projet d’urbanisme ou d’un document règlementaire à des injonctions contradictoires, à laquelle ou à qui dois-je me fier ?
Un exemple concret : le développement durable, la lutte contre le réchauffement climatique sont entrés depuis presque vingt ans dans les enjeux éthiques de l’urbanisme et des urbanistes. Jusqu’où dois-je porter cette conviction face à des élus qui la contredisent ? Travaillant à un schéma de cohérence territoriale, je peux être confronté dans ce domaine à au moins quatre niveaux d’enjeux :

  • les enjeux portés par la profession, dans ses documents généraux européens ou associatifs nationaux,
  • les miens propres qui peuvent éventuellement être plus exigeants,
  • ceux portés par les politiques nationales en matière d’urbanisme et d’aménagement,
  • ceux du commanditaire, EPCI ou syndicat réunissant les collectivités, qui peuvent être différents des enjeux nationaux pour des questions locales ou bien pour des raisons d’appartenance politique,
  • à l’intérieur de ces organismes commanditaires peuvent aussi exister des positions différenciées,
  • les citoyens concernés, bien qu’ils aient donné mandat électif au commanditaire ont parfois des positions encore différentes qui peuvent s’exprimer et être débattues dans les concertations et enquêtes publiques.

Ma première obligation est de reconnaître, pour moi-même et avec mon équipe de travail, ces différents niveaux et de les différencier.
Deuxième démarche : je dois tracer les limites de la commande par rapport aux enjeux concernés, aura-t-elle un effet pour les enjeux en question ? Ou bien sera-t-elle simplement concernée, sans vraiment concourir à leur réalisation ?
Troisième démarche : distinguer clairement les niveaux de réponse et les énoncer. Mon travail répond à l’intérêt général et aux demandes qui le porte. Je peux éventuellement proposer des réponses qui vont au-delà. Est-ce à la demande du commanditaire ou de l’un des acteurs? A la demande du public ou à partir de la lecture que j’en fais ? Est-ce de mon propre choix ? Je dois le préciser.

LA POSTURE GENERALE DE L’URBANISTE

L’urbaniste a un métier et répond à des demandes. Il répond aussi à des enjeux, à une volonté de faire qui appartiennent à sa profession ou à lui-même. Dans ces raisons d’agir, on peut distinguer ce qui relève de l’éthique, de la responsabilité ou de la déontologie.

  • Ethique

Dès son origine, l’urbanisme n’est pas seulement un ensemble de techniques, il a une visée transformatrice, il cherche -dans son domaine, celui de la spatialisation des activités humaines- à faire le monde meilleur. Il a été fondé à l’articulation du XIXème siècle et du vingtième siècle pour répondre aux questions nouvelles soulevées par les métropoles, en particulier les questions de la santé, de l’hygiène, du logement… Sans avoir épuisé ce premier registre de questions, l’urbanisme a renouvelé et augmenté son exigence au fil de nombreuses autres problématiques historiques. Pour la SFU cette dimension humaniste de l’urbanisme reste essentielle. L’éthique est une interrogation et une volonté. En urbanisme les questions nouvelles sont de caractère militant, elles sont portées par les urbanistes de façon volontaire avant de devenir souvent des enjeux réguliers de la commande puis de passer dans la loi elle-même.

La Charte de l’urbanisme européen à la rédaction de laquelle la SFU a collaboré au sein du Conseil Européen des Urbanistes est fondamentalement une démarche éthique. Elle est régulièrement renouvelée.

  • Responsabilité

La première responsabilité des urbanistes est collective: c’est la prise en charge de la dimension éthique de l’urbanisme et de son renouvellement. Il s’en déduit une responsabilité personnelle de chaque urbaniste, celle de mettre en œuvre cette éthique dans son propre travail, quel que soit son mode d’exercice. L’urbaniste revendique cette responsabilité. Il revendique pour cela d’être signataire et responsable de son travail. Cette revendication ne doit pas être faussement interprétée comme une prétention d’auteur. La responsabilité vaut quelles que soient l’échelle et l’étendue de l’intervention, fussent-elles modestes, et elle peut être partagée avec d’autres urbanistes ou d’autres professionnels. Elle vaut quelle que soit la position de l’urbaniste, agissant en position de maître d’ouvrage, de maître d’œuvre, de conseil, de responsable, de représentant ou de salarié.
La charte fondatrice du Conseil Européen des Urbanistes ECTP-CEU, adoptée en 1985, à Amsterdam, est une démarche de responsabilité.

  • Déontologie

L’éthique, puisqu’elle est une recherche, autorise le risque et l’erreur. La déontologie est plus strictement établie : elle codifie la façon dont une profession se met au service de l’intérêt public. Elle définit dans cet objectif les devoirs du professionnel dans son exercice, les relations entre le professionnel et ses commanditaires, les relations entre les professionnels et les devoirs du professionnel à l’égard du public en général. La déontologie spécifie les devoirs de l’urbaniste dans un cadre réglementaire et législatif plus vaste.
L’OPQU a élaborée la déontologie des urbanistes en 2014 et 2015. La SFU a fortement soutenu cette démarche et y a participé.

LE CADRE DE L’INTERVENTION DE L’URBANISTE

Ethique, responsabilité et déontologie de l’urbaniste ne sont pas des concepts flottants, des idéologies hors sol, elles sont attachées au cadre de l’action, définies par la commande, le commanditaire ou les bénéficiaires de l’action.

  • La commande

La commande définit ce que doit réaliser l’urbaniste et aussi ce qui va lui être fourni pour cette réalisation. La commande et son cadre légal fixe l’obligation contractuelle. Elle donne naissance à la responsabilité et à d’autres enjeux. La commande d’urbanisme est rarement neutre et technique, elle contient presque toujours aussi une part éthique ou bien une relative indéfinition qui nécessitera une interrogation éthique.

  • Le commanditaire

La commande est un contrat mutuel mais les obligations mutuelles peuvent aller au-delà des termes de la commande. Qu’il agisse dans un cadre privé ou public, en tant que salarié ou indépendant, la responsabilité de l’urbaniste s’exerce d’abord à l’égard de ses commanditaires. Et il lui faut souvent élargir la notion à d’autres acteurs car dans une étude d’urbanisme se rencontrent des questions multiples dont certaines trouvent leurs réponses loin au-delà des limites de l’étude. Les acteurs légitimes sur ces questions ne sont pas toujours les commanditaires initiaux. La première responsabilité de l’urbaniste est de poser toutes les questions. Il n’est pas tenu d’en dérouler toutes les conséquences mais il doit au moins poser les questions, informer ses commanditaires sur les enjeux, tracer avec eux les limites des réponses.
La responsabilité de l’urbaniste va donc au-delà de la commande. Mais attention, le contrat définit des obligations mutuelles, le commanditaire doit clairement poser ses attentes initiales, il ne peut pas s’appuyer sur la responsabilité du professionnel pour délibérément laisser celui-ci aller très au-delà, encore moins lui demander d’aller au-delà sans réviser la commande.

  • Le destinataire final

C’est la réponse aux demandes et aux intérêts du destinataire final qui fonde les obligations éthiques et déontologiques de l’urbaniste. Le destinataire final peut être différent du commanditaire.

Fondamentalement, le destinataire final est l’habitant ou l’usager, celui pour qui nous agissons. Collectivement, les bénéficiaires de l’urbanisme sont les citoyens.

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