« Aventures coloniales » et urbanisme

Vient de paraître

Saïd ALMI : Aventures coloniales. La France en Algérie (1830-1900),  (Alger, Dar Khettab), 2017, 230 p.

L’urbanisme : une science rigoureuse ?

A moins de le concevoir comme une discipline rigoureusement scientifique – ce qu’il n’est pas -, l’urbanisme, telle l’anthropologie, puise sa substance dans les profondeurs de l’homme et de la société. En ce qu’il a affaire à des systèmes de valeurs, l’urbanisme ne peut se définir non plus comme le simple résultat d’une pluri ou multi-disciplinarité additionnelle rassemblant différents savoirs et savoir-faire sur les villes. Il ressortit plutôt à une transdisciplinarité qui met en œuvre un système d’interaction entre disciplines concourant à l’aménagement du cadre de vie de l’homme appréhendé dans toute sa complexité. Celle-ci peut aisément être observée dans le prisme de l’histoire et de la géographie notamment, deux instances déterminantes de la diversité de l’établissement humain dans l’espace.

Le poids de l’histoire

Il est ainsi jusqu’à certaines aventures, hardies et hasardeuses par définition, qui peuvent être invoquées pour expliquer tel aspect de l’urbanisme ou telle tournure prise dans son accomplissement. La présence coloniale française en Algérie en est un exemple. Un peu moins d’un siècle après la mise en place des grands cadres doctrinaux de  colonisation inspirés par l’administration militaire, l’équipée saint-simonienne dirigée par Enfantin et le système fouriériste repris à leur compte par les colons, les urbanistes du XXe siècle ont foulé le sol algérien sur lequel ils ont pris la mesure d’un ensemble de situations instaurées par leurs prédécesseurs conquérants. Ces conditions faisant office de circonstances favorables aux uns, hostiles aux autres, allaient donc soit conforter, soit obstruer leurs projets pour lesquels elles allaient servir de bases ou de fondements (1), y compris pour les partisans de l’urbanisme fonctionnaliste, adeptes de la table rase et ennemis des choses du passé.

Rejeté dans un premier temps, l’héritage architectural et urbain de cette période coloniale gagne depuis peu en considération à la faveur de maints travaux accomplis en matière d’histoire. Il tend même à prendre, un demi-siècle après l’accession du pays à son indépendance, valeur de patrimoine national digne de protection (2).

C’est dire la place prééminente qu’occupe une discipline telle que l’histoire dans le champ des connaissances du domaine urbain.

L’Union agricole d’Afrique de la  plaine du Sig, au centre du triangle de colonisation Oran-Mascara-Mostaganem
dans la province de l’Ouest algérien .
La disposition des bâtiments et leur distribution rappellent le Plan du Phalanstère de Fourier

Une approche diversifiée

Contrairement à l’idée, largement répandue, la présence coloniale française en Algérie ne se résume pas en un bloc monolithique, fermé à tout travail d’analyse et de distinction, mais bien en un ensemble de méthodes différentes, voire franchement contradictoires (3). Ces méthodes, sous-tendues par trois principes, traversent le siècle et plusieurs régimes politiques, depuis la fin de la Restauration jusqu’à celle de la Troisième République, en passant par la Monarchie de Juillet, la IIe République et le Second Empire. En Algérie, cette période de l’histoire correspond essentiellement à deux grands régimes: militaire, entre la prise d’Alger et la chute de l’Empire, civil à partir de 1870.

Plusieurs méthodes

Faut-il, sous prétexte que la politique coloniale « se ser(vai)t indifféremment de toutes les idéologies qui se présent(ai)ent », ne « pas prendre à la lettre » (4), donc au sérieux, ses discours et ses méthodes ? Certes, en soi, le fait colonial est condamnable. Et, parce qu’elles en particip(ai)ent, ces méthodes, si variées fussent-elles, le sont autant. Le général Walsin Esterhazy en fit d’ailleurs globalement le procès qui, en 1849 déjà, déclarait: « On peut dire avec exactitude que les Arabes ne furent organisés que dans l’intérêt égoïste de notre domination: ils ne furent considérés que sous le rapport du parti qu’on pouvait tirer d’eux, soit relativement à l’impôt, soit relativement aux corvées de toute nature, services de guerre, etc., auxquels ils étaient plus ou moins arbitrairement soumis. Quant aux intérêts généraux de la population elle-même, (…) ils furent complètement négligés par notre administration… » (5). Mais, ce fait colonial’ étant un fait historique, c’est-à-dire un fait accompli, et l’histoire étant irréversible par définition, ne faut-il pas se garder de tout anachronisme et se replacer dans le contexte historique ? Rien ne doit, plus d’un demi-siècle après l’indépendance du pays, nous empêcher d’examiner les moyens mis en œuvre, de les interroger, pour mieux faire ressortir les « différences relatives » à la continuité coloniale, pour « découvrir l’hétérogène » (6). Ce sont donc ces méthodes même qui sont construites ici comme objets de recherche, comme unités de compréhension.

En tant qu’elles s’inscrivent dans un contexte colonial, ces questions ne pouvaient être appréhendées autrement que sous l’angle du rapport supposé ou envisagé avec l’Autre (7). « Toute la question algérienne se résume dans l’antagonisme des deux races: indigènes et immigrants », pouvait écrire à juste titre un observateur averti (8). « Toutes les questions relatives à notre établissement en Afrique’ sont dominées par celle de l’établissement de nos relations avec les indigènes », soulignait avant lui un témoin des premières années de la conquête (9).

 

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(1) Saïd Almi : Fondements de l’urbanisme algérien. Doctrines, pratiques et théories (à paraître aux éditions Dar Khettab, Alger).

(2) Cf. Mohamed Srir (sous la dir. de) : Dynamiques urbaines à Alger. La (re)fabrication de la ville en questions, Paris, l’Harmattan, 2016, 288 p.

(3) Dès 1859 Jules Duval le signalait déjà: « une foule de systèmes contradictoires ont été proposés », remarquait-il. Jules Duval: « Politique coloniale de la FranceL’Algérie I. Gouvernement et administration », in: Revue des Deux Mondes, livraison du 15 avril 1859.

(4) Tzvetan Todorov: Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, (Paris, Ed. du Seuil), 1989.

(5) Général Walsin Esterhazy: Notichistorique sur le maghzen d’Oran, (Oran, imp. de Perrier), 1849.

(6) Michel de Certeau:  » Lopération historique »in: Faire de l’histoire, (sous la dir. de Jacques Le Goff et Pierre Nora), tome lNouveaux problèmes, (Paris, Gallimard), (1eéd. 1974), 1986.

(7) Ce en quoi cette contribution rejoint celle de Tzvetan Todorov sur l’attitude française devant le problème de l’altérité, mais sans en partager toutes les conclusions.

(8)Léon Hugonnet: Lcrise alrienne et la démocratie…, (Paris, Armand Lechevalier), 1868, p. 54.

(9) Baron Jean-Jacques Baude: « Alger, du système d’établissement à suivre« , in: Revue des Deux Mondes, livraison du 1er arvril1835.

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