« Mais que veulent les citadins et les usagers de la ville ? Une ville élégante et désirable »

 

« Mais que veulent les citadins et les usagers de la ville ?

Une ville élégante et désirable »

 Laurent VIGNEAU – Directeur de l’innovation – ARTELIA Ville & Transport

Et Patrick VICERIAT – Directeur expert Tourisme, Loisir et Culture – ARTELIA Ville & Transport 

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Les auteurs du présent article travaillent à la fabrication des territoires contemporains en intégrant les enjeux  environnementaux, humains et économiques comme le tourisme, les loisirs et la culture qui caractérisent la fabrique urbaine française. Ils se consacrent plus particulièrement au cas du Grand Paris et travaillent sur plusieurs éco cités, en France et à l’international.

Les deux espaces publics

C’est entendu : la ville intelligente rendra tout plus efficace. Elle chassera les consommations inutiles, les remplacera par des conseils comportementaux, des solutions palliatives, des scénarios optimisés de substitution. Les citoyens seront en permanence informés de la meilleure façon d’utiliser leur environnement immédiat, d’optimiser leurs parcours, de faire plusieurs choses à la fois tandis qu’ils seront invités à utiliser leur corps différemment : moins de gras, plus de mouvements, gestion en temps réel des calories …et toujours de multiples possibilités pour gagner du temps.

Et si l’homme hyper connecté n’avait pas toujours envie d’être hyper efficace ? Car sait-on vraiment ce que veulent les citadins et les usagers de la ville ? Plusieurs signaux laissent à penser qu’ils veulent de plus en plus vivre deux temps à la fois : un temps efficace, optimisé, et à l’inverse un temps imprévu, incertain, aléatoire.

On ne sait pas encore si les deux temps sont corrélés, si un excès de l’un entraine une croissance de l’autre, mais l’on peut constater aujourd’hui que le second, en matière de technologies, rattrape très vite le premier : petit voyage dans la compétitivité par l’inefficacité !

Prenons le cas de la mobilité. L’optimisation des temps de parcours et des chaines de mobilités sont acquis tandis que la connaissance des mobilités s’affine grâce aux technologies et au big data, avec quelques surprises de tailles comme l’invariance des temps moyens de transports depuis 40 ans et la minorité des motifs dits économiques : travail, livraisons, etc.

Ainsi, une grande partie des mobilités n’est plus liée aux temps de parcours. Mobilités ludiques, divagations urbaines – promenades  – shopping non contraint – horaires variables, etc… modifient le rapport des urbains à la mobilité et aux espaces publics. Ces urbains majoritaires préféreront au gain de temps d’autres valeurs comme la garantie des horaires, le confort, l’agrément de l’itinéraire, les ambiances et atmosphères, la sécurité et la propreté

Le vieillissement moyen des citoyens ne fera qu’accentuer cette recherche de mobilités « inefficaces » tant qu’elles sont plus « agréables ».

De façon plus globale, les technologies doivent désormais intégrer l’existence de deux espaces publics : l’espace public réel et l’espace public numérique. L’espace public numérique, à travers les réseaux sociaux et les liens internet, a volé aux espaces publics réels bon nombre de ses fonctions historiques : faire ses achats, jouer, discuter avec ses amis sont les plus évidents. Il y a donc aujourd’hui une concurrence entre les deux espaces publics.

Dans ces conditions, que peut proposer l’espace public réel que ne peut pas proposer l’espace public numérique ? La demande des urbains dans les usages de la ville évolue rapidement vers le sensible, l’agrément, le sentiment, l’expérience : la ville élégante et désirable ne peut pas se vivre sur le net !

Les technologies de l’inefficacité

Les signaux des nouvelles attentes dans les espaces publics réels sont multiples : on citera cette start-up de Barcelone qui développe une navigation GPS qui ne donne pas le chemin le plus court, mais le plus beau ; ou bien encore les expériences de l’artiste Christian Boltanski dans le Parc Montsouris avec l’installation sonore intitulée Murmures, sortes de boîtes cachées sous les bancs qui diffusent les enregistrements de confessions amoureuses d’étudiants étrangers (la Cité universitaire internationale est à côté).

Dans un autre registre, l’expérience urbaine moderne renforce le sentiment d’adhésion à un groupe « réel » comme la possibilité de changer la couleur de l’éclairage d’un bâtiment au-delà d’un certain nombre de clics sur plusieurs portables.

La connaissance urbaine des lieux traversés est également favorisée avec les Flash codes urbains : on entre ici dans la sphère de la culture avec un accès instantané à la signification des noms des rues, de leur histoire, ou bien des caractéristiques architecturales des bâtiments : la ville se lit comme un livre ouvert.

Les technologies ont aussi autorisé la multiplication des Greeters, en français « hôtes ». Les Greeters sont des bénévoles amoureux et passionnés de leur ville ou de leur région qui ont plaisir à accueillir des visiteurs comme ils accueilleraient des amis. Ils offrent de leur temps pour découvrir les endroits qu’ils aiment, raconter leur histoire, leur quartier ou village et partager leur façon de vivre le quotidien. C’est une nouvelle forme de tourisme participatif. En 20 ans, il est devenu une « marque » mondiale. En France, des associations de Greeters se sont créées dans plusieurs villes et territoires : Paris, Nantes, Strasbourg, l’Aisne, Normandie, … L’association « Parisien d’un jour, Parisien toujours » a été lancée en 2007. Depuis, 5 800 visiteurs de plus de 80 nationalités différentes ont pu découvrir Paris à travers les balades de bénévoles.

Pour la french Tech de l’inefficacité urbaine

Aucun pays autre que la France n’a su et ne pourra revendiquer un usage « inefficace » de l’espace urbain reconverti en richesse nationale majeure : première destination mondiale, forte de sa ville monde (Paris), de ses métropoles et de ses  250 villes moyennes, la France cultive un art de vivre qui, pour tous les envieux qui nous regardent, s’exprime dans un « art de villes » unique, symbolisé par le luxe, la mode, la beauté, l’amour, la vie, la santé, avec un enjeu économique majeur : en île de France par exemple, le tourisme représente 7 à 8 % du PIB et 500 000 emplois directs.

Aucun autre pays ne porte une telle diversité de villes organisées sur un maillage pluri millénaire du territoire : villes des plaines, fluviales, littorales, montagnardes, forestières, anciennes et modernes : souhaitez-vous un inventaire exhaustif des villes agréables ? Venez en France. Ajoutez-y l’outre-mer, et vous avez également les villes tropicales – et quel est leur point commun ? un art de ville et de vivre à la Française mondialement reconnu.

Ce terreau exceptionnel, porteur d’une créativité urbaine de haut niveau tant historique qu’actuelle – comme le tramway à la française ou l’éclairage des monuments – est curieusement peu exploité, notamment à l’export. Il devrait susciter beaucoup d’énergie dans la recherche des nouvelles technologies capables d’amplifier les usages « élégants et désirables » de la ville selon quelques pistes ici proposées.

  • L’accompagnement des touristes est déjà une spécialité française avec des sites comme « Ze Visit » ou « Cityzeum » relayés éventuellement par des flash codes urbains. Cette avance devrait trouver des suites logiques dans des outils amplificateurs de patrimoine ou amplificateur d’ambiances urbaines – ils sont encore à développer avec une utilisation moins « encyclopédique » que ce que l’on trouve aujourd’hui ;
  • Peu de technologies de l’espace publics travaillent aujourd’hui sur nos 5 sens qui resteront peu sollicités dans l’espace numérique : bientôt les technologies des odeurs, des ambiances sonores ou du goût en tant que révélateurs des espaces à vivre dans la ville ?
  • Les mobilités ludiques s’inscrivent pleinement dans le choix des transports et dans la promotion des chaines multimodales : se déplacer comme si c’était un jeu deviendra à moyen terme un élément important des choix des modes et des itinéraires : les villes françaises se prêtent à merveille à ce petit jeu.
  • La connaissance historique, patrimoniale et architecturale des espaces que l’on pratique, pour les enfants et les adultes, fait également partie des développements importants en devenir.

Une cible majeure pour le Grand Paris

 Le Grand Paris va conforter l’armature de la première destination du monde. Il va radicalement bouleverser les liaisons entre les aéroports, les hauts lieux touristiques et l’offre hôtelière. Il va aussi révéler de nouveaux carrefours touristiques qui prendront le relai du patrimoine pour inventer l’attractivité touristique de demain.

En parallèle, les loisirs des franciliens seront également totalement reconfigurés par les nouvelles accessibilités des équipements, des parcs et des zones naturelles.

Tourisme et loisirs sont souvent confondus. Ils peuvent en effet être très complémentaires comme dans le Grand Paris où l’industrie touristique sert à satisfaire une partie des loisirs des franciliens et inversement.

Les citoyens du Grand Paris, qui profitent des équipements touristiques, sont également davantage ancrés dans la « civilisation des loisirs » : ils combinent avec adresse les deux temps d’optimisation et de « ville lente » à travers des espaces ou des temps de repos, distractions, arts et culture qui seront  confortés par leur âge croissant.

Ainsi, les nouvelles technologies de la ville élégante et désirable peuvent-elles faire coup double en entrainant à la fois les visiteurs et les habitants dans une nouvelle appréhension et de nouveaux usages des espaces publics : il s’agit là de l’enjeu majeur de la ville durable et intelligente que de proposer des solutions qui profitent à tous – et peut-être même de la ville durable à la française que de pouvoir l’expérimenter immédiatement.

Nous réalisons depuis plusieurs mois une importante recherche sur la capacité du Grand Paris à maintenir la région en tant que première destination mondiale tout en améliorant le rendement économique de cette activité.

Les premiers résultats portent sur la nouvelle organisation territoriale à encourager, mais l’analyse fine des concurrences mondiales entre métropoles conclue sur l’importance de coupler l’image française d’un espace public très « glamour » porté par le patrimoine à une révolution technologique qui amplifie cette image tout en la simplifiant.

S’ouvrent ainsi les champs précédemment évoqués, mais que l’on peut déployer à grande échelle avec le Grand Paris, des mobilités ludiques, des espaces poétiques ou des lieux à vivre différemment.

Comme disait Prévert

En conclusion, il y aurait sûrement intérêt à promouvoir en France quelques incubateurs ou démonstrateurs qui exploitent pleinement nos atouts historiques et culturels, déjà reconnus au niveau mondial. On se met à rêver d’une ville où les parcs seraient spécialisés dans les bancs qui récitent des poésies ou des citations, des rues qui nous parlent des impressionnistes ou des surréalistes, des itinéraires « à la carte » basés sur un temps de parcours aléatoire, d’un restituteur des odeurs, d’une ambiance sonore des lieux selon son choix de l’époque historique, d’une prise de photo dont le décors change en fonction de la date de son choix… l’imagination est sans limite.

Ainsi les technologies qui optimisent le temps rejoindront peut-être celles qui en font un moment intemporel en nous donnant par exemple à entendre, dans le parc Montsouris, quelques mots de Prévert qui prouvent bien qu’à Paris, le temps peut vraiment s’arrêter pour une petite seconde d’éternité.

« Des milliers et des milliers d’années
Ne sauraient suffire
Pour dire la petite seconde d’éternité
Où tu m’as embrassé
Où je t’ai embrassée
Un matin dans la lumière de l’hiver
Au parc Montsouris à Paris
À Paris
Sur la terre
La terre qui est un astre. »

Jacques Prévert

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